On n'arrête pas un peuple qui danse

chroniques libanaises

statue

Un Druse et un Maronite qui faisaient route ensemble s’étaient demandé : « Mais quelle est donc la religion de notre souverain ? — Il est Druse, disait l’un. — Il est chrétien, disait l’autre. Un métuali (sectaire musulman) qui passait est choisi pour arbitre, et n’hésite pas à répondre : - Il est Turc. Ces braves gens, plus irrésolus que jamais, conviennent d’aller chez l’émir lui demander de les mettre d’accord. L’émir Béchir les reçut fort bien, et une fois au courant de leur querelle, dit en se tournant vers son vizir : Voilà des gens bien curieux ! qu’on leur tranche la tête à tous les trois ! ». (Gérard de Nerval)

Dans cet environnement, le Libanais est un funambule. En recherche constante de cet équilibre vital, nécessaire. Il regarde à gauche, à droite. Sous ses pieds, il y a le vide. L’abysse. Le filin est étroit. L’équilibre précaire. Mais tomber n’est pas une option. Il ne tombera pas. Combien de temps encore cette stabilité illusoire, où la majorité survit pendant que la minorité, elle, survit, va-t-elle encore durer ? Quel avenir se profile pour la région toute entière dans ce jeu de dominos interdépendants ?

ruine

L’antichambre s’ouvre sur une petite terrasse, trois tables, six chaises, et une vue imprenable sur les six colonnes qui composaient l’ancien temple de Jupiter, le plus grand de tout le monde romain. Des géants de vingt-deux mètres de hauteur qui s’élèvent, depuis le IIIe siècle, dans le ciel de Baalbek. Accroché à la porte de la terrasse, quelques alexandrins de Lamartine rendent hommage à l’ancienne Héliopolis romaine. A l’ouest, le temple de Bacchus. Mon préféré. Construit au IIe siècle, entièrement rénové, soutenu par quarante-deux colonnes. Titanesque. Sublime. Sur une des colonnes, on voit un serpent mordre Cléopâtre. Légèrement en retrait, la circularité du plan et l’harmonie de formes du temple de Vénus viennent parachever cet effet olympien. « Les pierres de Baalbek ont l’air de penser profondément », dira Flaubert. Cela se confirme, ce soir encore. Enveloppées dans cette couleur orangée de fin de journée, les colonnades semblent défier le temps. Ainsi que les aléas de l’Histoire.

mer

Après avoir réussi à traverser la Suisse, l’Italie, la Grèce, suivi le tracé de la magnifique côte ouest de la Turquie avant de m’embarquer finalement à Silifke pour Tripolis, la sentence vient de tomber. Et elle est cinglante. Sans appel. Bien que la phrase du douanier résonne dans ma tête, elle ne provoque en moi aucune émotion apparente. Pour toute réponse, je fixe, stoïquement, la mer. En cet été 2015, ils sont des milliers à l’avoir traversée, cette Mare nostrum, sans papier, cherchant simplement refuge, fuyant l’insoutenable.

couverture on n'arrête pas un peuple qui danse

Titre: On n'arrête pas un peuple qui danse : chroniques libanaises

Auteur: Sarah Chardonnens ; couverture de Wajih Nalé

Editeur: Vevey : éd. de L'Aire, 2018

Parution: Avril 2018

Pages: 328 p.

Format: 19 cm.

ISBN 9782940586905

Disponible en librairie et sur internet

En ce brûlant été 2015, je m’en retourne, sur ma petite moto syrienne, en direction des terres du Levant où je slalome, depuis trois ans, entre des communautés se jaugeant sans-cesse, se provoquant parfois, la plupart du temps se tolérant, dansant sous cette épée de Damoclès planant sur ce formidable petit pays contrasté qu' est le Liban. La survie laisse rapidement place à la sur-vie ; le désarroi à la résilience ; l’abandon à la résistance. Résister à l’instabilité régionale et aux déséquilibres intérieurs. Résister au sectarisme. Résister à l’intégrisme.

Les plats traditionnels d’houmous, de fattouche, de taboulle, saujok, batata harra et autre meshawi se bousculent maintenant sur les tables. La salle se remplit de cette odeur de tabac parfumée qui s’élève des chichas colorées posées à même le sol. Les verres s’entrechoquent. Je pense à Rimbaud: «Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais.» Ivre d’eau ou d’arak. Ivre de vie. Ivre d’espoir.

Les rencontres

Genève
Le 25.04.2018 de 14h00 à 16h00 pour une séance de dédicace sur le stand G770 des éditions de l'Aire. Salon du livre de Genève, Palexpo.
Genève
Le 27.04.2018 de 17h00 à 17h30 pour une discussion sur le stand de la place suisse. Salon du livre de Genève, Palexpo.
Genève
Le 28.04.2018 de 12h00 à 14h00 pour une séance de dédicace sur le stand G770 des éditions de l'Aire. Salon du livre de Genève, Palexpo.
Vevey
Le 28.06.2018 de 17h00 à 19h00 pour une séance de dédicace à la librairie La Fontaine. Rue du Lac 47, Vevey.
Villeneuve
Le 14.09.2018 de 19h00 à 21h00 pour une soirée littéraire à la bibliothèque communale de Villeneuve. Grand'Rue 76, Villeneuve.

Les autres projets

Parfum de jasmin dans la nuit syrienne

Octobre 2014. Bien que Daesh soit aux portes du Kurdistan irakien, je conduis toujours ma moto à Erbil, les cheveux au vent, comme un pied de nez ultime à la barbarie. La Syrie se meurt depuis plus de trois ans maintenant. A l’image de la majorité des affrontements au Moyen-Orient, les conflits s’enlisent, se politisent et se banalisent. Il y a quatre ans, j’achetais une petite moto rouge près de la ville syrienne de Ar-Raqqa, située aux abords de l’Euphrate, au nord-est du pays. Aujourd’hui, cette même ville est devenue la capitale de l’Etat Islamique autoproclamé. Après avoir assisté au délitement de la Syrie et à deux crises humanitaires sans précèdent au nord de l’Irak, ce récit est devenu bien plus qu’un simple voyage en moto de six mille kilomètres à travers la Syrie, la Turquie, la Grèce, l’Italie et la Suisse. C’est, avant tout, un récit de vie, l’aboutissement d’un véritable cheminement personnel et une formidable aventure humaine. Et aussi la promesse d’un prochain retour à Damas.

CHARDONNENS, Sarah, 2015. Parfum de jasmin dans la nuit syrienne. Vevey : éd. de L’Aire, 2015. ISBN : 978-2-9405-3747-1

Couverture parfumjasmin nuit syrienne

Une moto syrienne sur le chemin du retour

Rentrée de Syrie en 2011, la petite moto rouge décide de parcourir le chemin inverse – ou presque – en août 2015. Après avoir retraversé le Col du Grand-Saint-Bernard et fait escale à l’Expo Universelle de Milan, elle s’embarque sur un vaporetto en direction du Lido de Venise. Débarquée en Grèce, elle continue son voyage à travers la Turquie avant de débarquer à Tripolis. Elle se trouve actuellement à Beyrouth et espère pouvoir retourner, un jour, à Damas.

CHARDONNENS, Sarah, 2015. En direction de Beyrouth [film]

En direction de Beyrouth [film]

Le monde est un village

« La vie est variable aussi bien que L’Euripe » disait Apollinaire. Il en va de même pour les villes, qui varient sans cesse d’un regard à un autre regard. A l’heure de la mondialisation et du tout-venant, ce tour du monde troque la consommation de masse contre l’impression subjective que l’on peut avoir d’une ville. Ce collectif ressemble plus à la palette bariolée d’un peintre qu’à un guide du routard. Une vingtaine d’auteurs couchent sur le papier la nudité pittoresque des grandes capitales mais aussi de villes plus modestes. Chaque auteur a son timbre, sa sensibilité, sa nuance. Du reste on se rend compte que finalement les villes ne flottent pas dans la chemise du monde. De Rio de Janeiro à Alger, ou de Beyrouth à New York, il n’y a qu’un pas pour l’imagination, un petit pas pour feuilleter notre monde pas plus grand qu’un village.

COLLECTIFS DE L’AIRE, 2016. Le monde est un village. Vevey : éd. de L’Aire, 2016. ISBN : 978-2-94-058643-1

Le monde est un village

L'auteure

Photo de l'auteure

Sarah Chardonnens, Suisse et Italienne, est née en 1985 sur les rives du Lac Léman. En 2009, à la suite de ses études universitaires en sciences politiques à Lausanne, à Paris et à Genève, elle décide de relier le Caire à Jérusalem en utilisant les moyens du bord. De cette expérience naît une réelle passion pour le voyage qui l’a conduite des chemins de fer du Transsibérien à la traversée du Mékong, en passant par les chaotiques – mais tellement sublimes – routes du Caucase, de l’Asie et du Moyen-Orient. En 2015, elle publie son premier livre : "Parfum de jasmin dans la nuit syrienne" (Éditions de l’Aire) qui relate son voyage à moto entre la Syrie et la Suisse. Entre 2009 et 2014, elle collabore avec des organisations fédérales et onusiennes au Maroc, en Syrie, en Ethiopie, au Liban et en Irak. Depuis 2015, elle vit à Beyrouth. Son dernier livre: "On n'arrête pas un peuple qui danse" - publié en 2018 - est une compilation de chroniques libanaises.

Sarah Chardonnens is born in 1985 in Switzerland. Between 2010 and 2011, she was working with the Swiss Agency for Development and Cooperation (SDC) in Damascus. In that time, she bought a small red motorcycle in the town of Ar-Raqqa. That was the beginning of a 6,000 kilometer journey that took her across Syria, Turkey, Greece, Italy and Switzerland. Her adventure also took her from the Middle East and Caucasus regions, Trans-Siberian Railway, and even crossing the Mekong River. Since 2009, she collaborates with federal and UN organizations in Morocco, Syria, Ethiopia, Lebanon and Iraq. This remarkable experience led her to author a book entitled "Parfum de jasmin dans la nuit syrienne". It is, above all, a story of life, the culmination of a true personal journey and a wonderful human adventure. Since 2015, she lives in Beirut. Her second book: "On n'arrête pas un peuple qui danse" - published in 2018 - is a compilation of short lebanese stories.